juin 16, 2013 | Post by: Nina No Comments

Bon baisers de Lahore : panorama de la scène artistique contemporaine du Pakistan

Le nom de ce blog, Ninistan, a émergé de ses sources d’inspiration, et notamment les pays en « stan »  qui signifie littéralement »pays ». Parmi eux il y en a un que j’affectionne particulièrement c’est le Pakistan. Il était temps que je partage mon engouement pour l’art contemporain du Pakistan, car si cela semble toujours étonnant pour le novice, la scène artistique contemporaine n’est pas émergente mais au contraire extrêmement développée, dynamique et organisée.
Ce billet est le premier d’un série qui se penchera sur les acteurs de l’art contemporain au Pakistan et notamment ses artistes qu’ils soient connus ou plus jeunes. Pour commencer, pas d’artiste en particulier mais un tour d’horizon des acteurs de cette passionnante scène.

Comme toute scène artistique qui se respecte il y a des artistes reconnus et de nombreuses jeunes pousses, de très bonnes écoles, des galeries, des passionnés, des commissaires, des professeurs, beaucoup d’artistes, des collectionneurs, et une liberté d’expression qui permettent à tout ce beau monde de s’épanouir au sein de son territoire.

Commençons par les artistes reconnus à l’échelle internationale, parmi eux Rashid Rana en est la figure emblématique. Sa carrière a décollé en 2008 avec une vente aux enchères record d’une de ses oeuvres embématiques Red Carpet.

Rashid Rana Red Carpet

Rashid Rana Red Carpet

En 2010 il a ouvert la série d’artiste contemporain invité du musée Guimet (depuis cette programmation contemporaine n’est plus d’actualité au musée) et cela était sa première exposition institutionnelle. Depuis il est représenté par la prestigieuse Lisson Gallery de Londres. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet artiste majeur et passionnant.

L’autre artiste majeur est Imran Qureshi dont la carrière s’est littéralement envolée ces derniers mois avec actuellement une installation monumentale au MET et un solo show à Berlin après avoir été nommé Artist of The Year par Deutsch Bank.

installation d'Imran Qureshi au MET, New York

installation d’Imran Qureshi au MET, New York

Si Rashid Rana a dès le début de sa carrière travaillé avec la photo et réalisé des oeuvres très « contemporaines » , Imran Qureshi est plus représentatif de ce qui unit la scène artistique contemporaine à savoir la miniature.

Imran Qureshi , Moderate Enlightment 2006

Imran Qureshi , Moderate Enlightment 2006

La miniature est cette technique traditionnelle venue de Perse et d’Inde caractérisée par une peinture fine et délicate réalisée sur des couches de papier superposées, le wasli. Miniature ne signifie pas que la peinture est petite, cela fait référence à une couleur rouge utilisait au Moyen-Âge pour tracer dans les manuscrits l’esquisse des premières lettres en majuscule, les lettrines, avant de les ornementer . La miniature, ce sont ces personnages flottants sur de grands aplats de couleurs, avec un sens du détail incomparable. La peinture miniature comprend le cadre dans sa peinture, celui-ci est l’objet d’ornementation. Les peintures miniatures sont réalisées au pinceau ce qui nécessite une délicatesse et une précision extrême au vu du détail des oeuvres.

a convivial gathering, c 1615-1620 , North India source Victoria & Albert Museum

a convivial gathering, c 1615-1620 , North India source Victoria & Albert Museum

J’avoue être entrée dans la miniature par la porte de l’art contemporain avant de tomber en extase pour la miniature classique. Ce goût pour ces miniatures classiques dont la délicatesse me fascine aujourd’hui a largement été influencée par l’excellente galerie Alexis Renard, spécialisée en antiqué islamique & indienne, qui a participé à cette éducation « classique » à la miniature à travers sa collection et ses expositions que je vous recommande chaudement de visiter.
Au Pakistan la miniature traditionnelle est donc le point de départ de nombreux artistes contemporains qui ont conservé cette technique mais la réinterprètent chacun à leur manière. C’est là que les deux plus grandes écoles de Beaux Arts jouent leur rôle, elles sont à la fois un passage obligé d’un enseignement technique classique mais surtout elles encouragent l’interprétation et le dépassement de cette technique traditionnelle.
Les deux universités majeures qui enseignent les Beaux Arts, sont le National College of Art de Lahore , plus connu sous le petit nom de NCA, et BeaconHouse à Lahore également dont Rashid Rana est d’ailleurs un des enseignants.

National College Of Art by Farhan

National College Of Art by Farhan

Néanmoins, c’est bien NCA qui rayonne le plus au vu de sa prestigieuse réputation, crée en 1875 elle est le plus ancien institut d’enseignement supérieur de la ville (On notera donc au passage que la première université conçue à Lahore était dédiée à l’enseignement des beaux arts et de l’architecture, Lahore mérite bien sa réputation de capitale culturelle).

Ainsi NCA est le berceau de 80% de cette scène artistique contemporaine, d’ailleurs beaucoup d’artistes enseignent à NCA, c’est le cas d’Imran Qureshi mais aussi des professeurs venus d’Europe, comme Virgina Whiles, professeur, curatrice, elle a enseigné plusieurs années à NCA dont elle a tiré de son expérience et analyse le livre ART and Polemic in Pakistan.

Etudiantes dans la cour du National College of Art

La cour du National College of Art

Enfin pour terminer ce panorama, parlons des galeries d’art contemporain qui participent à l’émergence de cette scène artistique. En premier lieu il y a Rohtas gallery, gérée par Salima Hashmi qui n’est autre que l’ancienne directrice de NCA et aujourd’hui directrice de BeaconHouse, elle est le pivot de cette scène artistique. Depuis 30 ans Rohtas gallery représente à peu près tous les artistes ayant du potentiel et ils sont nombreux à voir la longue liste des artistes exposés. L’autre galerie qui compte dans le paysage est basée à Karachi (la capitale économique) c’est la Canvas Galery , dont la liste des artistes n’est pas moins longue. Au vu du nombre d’artistes impressionnants que chacune des ces galeries représentent, elles dressent un panorama complet de la jeune scène artistique contemporaine du Pakistan et témoignent de sa vitalité et de son foisonnement.

En Europe, il y avait  la galerie Green Cardamom basée à Londres qui a joué un rôle important dans la promotion de jeunes artistes pakistanais sur le continent européen, mais celle-ci a fermé les portes de son espace à Londres en 2011.  A Paris, il y a Emerge gallery, initiée par Mannan Ibrahim, lui même diplômé d’architecture à la NCA de Lahore. La galerie réalise des projets en partenariat avec différentes galeries en Europe, notamment   à Bruxelles avec Joye Gallery, et à Paris Emerge Gallery collabore fréquemment avec la galerie Alexis Renard. Ces rencontres donnent lieu à de belles découvertes, comme ici en 2009 lors du solo show de la jeune artiste Isbah Afzal.

Isbah-Afzal-Tangled-IV présentée en 2009

Isbah-Afzal-Tangled-IV présentée en 2009 à la galerie Alexis Renard

Maintenant que nous avons posé le décor nous allons nous intéresser dans les prochains posts à ces jeunes artistes qui réinterprètent une technique traditionnelle, la miniature, avec des matériaux surprenants pour en faire des oeuvres tout à fait originales et contemporaines; parmi eux Hamra Abbas, Aisha Khalid, Rehana Mangi, Noor Ali Chagani, Imran Mudassar, Ali Kazim, Faiza But…

Noor Ali Chagani

Noor Ali Chagani at Joye Gallery