avr 01, 2013 | Post by: Nina 2 Comments

Le Match #3 : les lacs gelés vus par Pieter Brueghel l’Ancien Vs Katsushika Hokusai

Le match, c’est la rubrique mensuelle qui met en parallèle deux artistes, normalement contemporains, sur une même inspiration. Une fois n’est pas coutume, je vais aborder autre chose que l’art contemporain, j’avoue m’embarquer moi même dans des contrées qui me sont peu familières…Mais c’est justement lors d’un voyage dans d’autres contrées éloignées que j’ai découvert l’oeuvre d’Hokusai qui m’a donné l’idée de ce match. En découvrant cette oeuvre ci-dessous je pensais aussitôt aux paysages enneigés de Brueghel.

Crossing The Ice Lake Suwa, Katsushika Hokusai

Il s’agit ici d’une gravure sur bois d’un paysage enneigé, réalisée en 1833 par Katsushika Hokusai. Hokusai est un peintre, dessinateur, graveur japonais, figure majeure de l’histoire de l’art japonaise, il a notamment influencé Gaughin, Monet, Van Gogh dans ce que les experts appellent le « japonisme ».
Hokusai est maître de l’ « Ukyo-e« , un style pictural japonais qui s’étend de 1603 à 1868 (correspondant à l’époque Edo), qui littéralement signifie « l’image du monde flottant »,  c’est à dire qui s’applique à représenter des scènes furtives. C’est « l’école du monde vivant, la vie telle qu’elle se passe sous nos yeux ». Les sujets de prédilection de la peinture et de la gravure sur bois de cette époque sont les portraits des acteurs de théâtre (portraits de Kabuki),  des courtisanes, des scènes de la vie quotidienne, surtout celle des riches japonais pratiquant leurs loisirs favoris de l’époque.
Cette oeuvre se situe à la fin de la période Ukyo-e, qui se trouve transformée par la réalisation de l’oeuvre majeure d’Hokusai Trente-six vues du Mont Fuji, une série de 46 estampes réalisées entre 1831-1833. L’oeuvre ci-dessus est donc réalisée en 1833 à la même période que ses 46 estampes du Mont Fuji, et comme celles-ci, elle est marquée par un style nouveau qui n’existait pas dans l’Ukyo-e qui est la représentation des paysages et l’introduction de la perspective. Et ce bouleversement n’est pas sans rapport avec l’influence de l’art occidental et notamment de l’école flamande,  qui fut introduite par  un autre artiste japonais Shiba Kokan qui fréquentait les Néerlandais et influencera Hokusai dans le traitement de ses oeuvres. Et c’est naturellement que cette oeuvre d’Hokusai m’a fait penser à celle de Brueghel l’ancien, Paysage d’hiver avec trappes à oiseaux 

Pieter Brueghel ( dit l’ancien) Paysage dhiver avec patineurs et trappe aux oiseaux

Ce paysage d’hiver est certainement l’oeuvre la plus emblématique de la représentation du paysage hivernal, sous genre du paysagisme dans la peinture flamande. Elle a été réalisée en 1565 par Pieter Brueghel et copiée des centaines de fois par son fils Brueghel le jeune. La peinture flamande se caractérise entre autres par la représentation de scènes de genre qui , comme l’Ukyo-e, dépeignent des scènes de la vie quotidienne au caractère anecdotique ou familier. A la différence de l’Ukyo-e, ce ne sont pas des personnages notoires que l’on retrouve sur les oeuvres mais des « braves » gens, les paysans, les travailleurs. Si dans chacune des oeuvres l’activité des personnes représentées est largement différente, à l’allégresse des patineurs chez Bruegel s’opposent à l’austérité et la pénibilité de traverser le lac Suwa pour les personnages d’Hokusai, dans les deux peintures ce ne sont pas des « grands de ce monde » qui y sont représentés, mais bien des personnes ordinaires. Ces « braves gens » ont en commun l’humilité face à une nature changeante et surtout puissante qui peut les faire vaciller sous le coup du dégel, et cette humilité face à la nature est une valeur forte de la culture japonaise. Brueghel comme Hokusai représentent les changements de saisons, s’ils peuvent être liés chez les Flamands à la tradition des vanités, chez les Japonais ces changements marquent les temps forts de l’année, et sont liés à une tradition de contemplation de la nature. Aujourd’hui encore les cerisiers en fleurs et l’automne sont les moments les plus importants de l’année.
Bien que la  présence humaine soit forte dans les deux oeuvres, celle-ci s’articule autour du lac gelé, qui donne vie aux personnages. Et c’est précisément ce lac gelé qui est le « personnage » principal de chacune des oeuvres, qui les structure même avec cette courbe identique aux deux tableaux partant pour chacun d’en bas à gauche de l’oeuvre jusqu’à la moitié droite pour repartir vers la gauche réalisant la moitié d’un S. Les gammes de couleurs sont assez proches même si le bleu de prusse qui est la marque de fabrique d’Hokusai ne se retrouve pas chez Brueghel, néanmoins tous deux utilisent un camaïeux de gris, de blanc,de bleu, de marron et d’ocre. Au loin on aperçoit chez Brueghel la ville en arrière plan (peut être Anvers ?), chez Hokusai c’est toujours la nature qui domine avec le Mont Fuji en arrière plan.  Les deux artistes s’attachent à représenter chacun dans leur tradition picturale qui se rejoignent « la vie telle qu’elle est », et les deux oeuvres donnent un aperçu éloquent de la « vie telle qu’elle était » à chacune de ces époques dans deux régions du monde éloignées face à une même saison. Et le moins qu’on puisse dire c’est que l’activité y est diamétralement opposée, d’un côté la joie des patineurs de Brueghel qui profitent de cette saison de glace pour en faire un moment de loisir, de l’autre la dureté du passage du lac Suwa, des hommes courbés luttant avec leur animaux pour ne pas glisser et continuer la traversée difficile. Cette opposition reflète également deux styles de vie, deux cultures que la météo seule ne suffit pas à rassembler.
Vient maintenant l’heure du match , alors en tant qu’arbitre je donne
+1 pour l’allégresse de Brueghel
+1 pour le sens du détail de Brueghel (les branches et oiseaux au premier plan)
-1 pour Brueghel pour avoir été copié par son fils, (Brueghel le jeune) qui a reproduit en moins bien des centaines de fois cette oeuvre originale.
+1 pour le bleu de prusse d’Hokusai
+1 pour la verticalité de l’oeuvre d’Hokusai, si celle-ci fait loi au Japon, ce format reste, pour moi occidentale, assez original dans le contexte de l’histoire de l’art.
-1 pour la perspective, c’est tout à fait subjectif, mais ce que j’aime dans les estampes japonaises et comme dans les miniatures indiennes, c’est quand il n’y a pas de perspective et que les personnages flottent sur les paysages!
+1 pour la lune ou le soleil noir de l’oeuvre qui m’intrigue parce que je n’arrive pas à savoir qui de la lune ou du soleil est représenté

Résultat des courses : Hokusai 2 Brueghel 1

 

  • http://twitter.com/Juliealaplage Julie

    Je ne trouve pas très juste d’enlever 1 point à Brueghel pour avoir été copié tant de fois. Objectivement, il n’y peut rien.

    • ninistan

      Il aurait pu apprendre à son fils que c’était « mal » , ou le motiver pour qu’il le surpasse de talent !