mai 31, 2013 | Post by: Nina 1 Comments

Le match #5 : la représentation de l’infini par Anish Kapoor Vs Yves Klein

Alors que j’écrivais un article affirmant que la plus belle oeuvre d’Anish Kapoor est Dark Brother, je me mis à décrire cette oeuvre : la puissance de l’infini qu’elle dégage par l’usage des pigments purs et soudain la comparaison avec Yves Klein me sauta aux yeux, et c’est ainsi qu’est né le match #5 . Ce match rapproche la représentation de l’infini par Yves Klein et Anish Kapoor, tous les deux utilisent la couleur, les pigments purs  pour toucher nos sens et nous plonger dans une dimension contemplative et métaphysique.

Je suis loin d’avoir vues toutes les oeuvres d’Anish Kapoor, mais je sais que la plus incroyable reste à mes yeux Dark Brother au musée d’art contemporain de Naples, le Madre . Ce musée est récent, il a ouvert ses portes en 2005. Lorsqu’il a été conçu les conservateurs ont dédié 11 pièces à des artistes contemporains pour qu’ils créent une oeuvre in situ, (vous pouvez le visitez en ligne. ) Et parmi eux Anish Kapoor y a installé Dark Brother.

Dark Brother Anish Kapoor au Madre

Dark Brother Anish Kapoor au Madre

Cette installation est fascinante car elle est l’infinie. D’ailleurs si le musée a mis une barrière en plexiglass devant l’oeuvre c’est bien pour nous éviter de tomber dedans. On plonge littéralement dans cette oeuvre dont on ne parvient pas à saisir cette sensation de profondeur.
Avec cette oeuvre je suis à nouveau dans une situation contemplative, elle me capte, m’absorbe. Et cette impression de profondeur infinie ne nous quitte pas.

L’oeuvre semble à la fois pleine et vide. Est ce une surface noire peinte sur le sol ou un trou infini ? Mais si c’est vraiment un trou celui-ci est il plein d’une matière pour donner cette sensation  ou au contraire est il complètement creux ? Anish Kapoor joue avec notre perception du monde visible : son oeuvre est à la fois vide et pleine, sombre mais faite de lumière, concave et convexe, solide et liquide…Et on peut continuer ainsi longtemps avec les polarités de l’oeuvre qui contient en elle la complexité et la subtilité de l’univers qui nous entoure et place ainsi le visiteur dans un état de contemplation et de méditation.

Et pour les sceptiques, dévoilons la production de l’oeuvre qui permet de réaliser cet effet. Effectivement l’oeuvre étant au 1er étage le « creux  » ne peut être si profond…Pour Dark Brother Anish Kapoor installe dans le sol en profondeur une forme concave et réflexive sur laquelle sont déposés des pigments purs à la couleur très intense.

Cette démarche de représentation de l’infini par l’intensité de la couleur des pigments purs n’est pas sans rappeler l’oeuvre du maître du cosmos Yves Klein et ses monochromes bleus…

Yves Klein Monochrome

Yves Klein Monochrome

L’univers, l’infini, l’invisible est essentiel dans l’oeuvre d’Yves Klein.  Parmi le groupe des Nouveaux Réalistes auquel  Yves Klein est rattaché, Jean Tinguely créé des sculptures à partir de  ferraille récupérée, Arman compresse les objets du quotidien, Raymond Hains utilise des affiches qu’il décolle et recompose… Et ce génie d’Yves Klein se dit tout simplement que lui sa matière première ce sera tout l’univers, cet air qui nous entoure, ce vide que nous ne voyons plus qu’il nommera les particules de sensibilités immatérielles, car la beauté existe déjà mais elle nous est invisible. D’ailleurs j’aime beaucoup cette citation qui résume sa démarche « alors que j’étais étendu sur la plage de Nice je me mis à éprouver de la haine pour les oiseaux qui volaient de ci, de là dans mon beau ciel bleu sans nuage parce qu’ils essayaient de faire des trous dans la plus belle et la plus grande de mes oeuvres. »
Si Yves Klein a exposé le vide sous différentes formes, il choisit le bleu pour représenter l’infini. Car c’est la seule couleur qui est universellement rattachée au concept même de l’infini en rappelant le bleu du ciel et le bleu de la mer. Et pour Yves Klein seule la couleur  bleu peut nous plonger dans l’infini,  représenter ce vide de l’air, un trait, une forme viendrait « gâcher » cette vision, comme Yves Klein le dit très bien lui même :  »Jamais par la ligne, on n’a pu créer dans la peinture une quatrième, cinquième ou une quelconque autre dimension ; seule la couleur peut tenter de réussir cet exploit ».

Vient le moment du match…très très difficile car mon admiration historique et incommensurable pour Yves Klein, celui qui m’a fait découvrir et aimer l’art contemporain fait de moi un juge absolument biaisé et subjectif. Bien que j’aie également beaucoup d’admiration pour Anish Kapoor, qui me surprend et me fascine.

Bref après avoir écrit tout ça je réalise qu’Anish Kapoor est dans l’héritage et la filiation d’un Yves Klein et il pousse le concept un stade plus loin, formellement parlant son oeuvre nous plonge littéralement dans l’infini, elle surprend le visiteur le plus dubitatif, alors que je peux comprendre qu’un visiteur sceptique reste sceptique devant un monochrome (la snob en moi dirait qu’il est dénué de sensibilité mais passons…). Ces deux oeuvres ont aussi en commun d’être expériencielles, puisqu’on touche à la couleur pure et à la sensation les images de ces oeuvres ne sont qu’une vision dégradée de ce qu’elles procurent, et c’est aussi la force de ces oeuvres de réussir à faire naître une sensation auprès du visiteur au premier contact.

Alors résultat du match biaisé :
Yves Klein :
+ 10000 parce que c’est Yves Klein !
+ 1000 parce qu’il est le premier
+ 1000 parce que sa matière première est le vide
+ 100 car l’intensité de son monochrome nous happe et nous envoûte
+ 100 car il a créé une couleur

Anish Kapoor
+ 1000 pour la perfection plastique de Dark Brother
+ 1000 pour placer le visiteur dans un état de contemplation
+ 100 pour faire douter le visiteur
+ 100 car cette oeuvre est unique
+ 100 pour les conditions optimales de visite (le Madre est toujours vide de visiteurs…)

12200 VS 2300, Yves Klein gagne haut la main ce match truqué mais Anish est juste derrière et dans ce match et dans top de mes artistes préférés et ça c’est pas rien !

  • Julie Helleboid

    Je pense que le Meeting de James Turrell au PS1 aurait eu sa carte à jouer dans ce match!