déc 08, 2012 | Post by: Nina 1 Comments

Profession : collectionneur. Les dessous de la construction d’une collection privée, l’exemple du GreenBox museum : musée dédiée à l’art contemporain d’Arabie Saoudite.

Dans le joyeux milieu de l’art contemporain nous vivons au rythme des foires, des records de ventes aux enchères, des expositions, les artistes sont des superstars, les curators en passent de le devenir. Il y a pourtant dans cet écosystème un acteur pivot, souvent réduit au rôle de portefeuille, qu’est celui du collectionneur.

J’ai eu la chance de rencontrer l’un d’entre eux, qui a transformé sa passion en musée, le GreenBox museum à Amsterdam. Il s’appelle Arnoult Helb, il est néerlandais,  c’est un homme passionné, curieux, ouvert et généreux. Ce qu’il aime avant tout c’est l’art contemporain et surtout les artistes d’Arabie Saoudite. A tel point qu’il a fait de sa collection privée un musée au coeur d’Amsterdam. Exposer ses trésors n’était pas sa seule motivation, d’ailleurs l’espace du GreenBox museum tient dans un cabinet de curiosité. Dans un contexte géopolitique mondial méfiant vis à vis de l’Islam et une société hollandaise devant faire face à la montée de l’extrême droite et aux discours islamophobes ambiants, donner la parole aux artistes saoudien, révéler la réalité d’un pays méconnu, si ce n’est sous le filtre des préjugés,  relevait pour Arnoult Helb plus du devoir que du show off.
Le Greenbox Museum est donc un lieu spécial, il peut surprendre par sa taille, une seule pièce mais toutes ses oeuvres sont d’une qualité exceptionnelles. Et si cette collection est  réussie c’est grâce à la persévérance d’un collectionneur qui raconte sa passion avec enthousiasme et modestie, et surtout qui réunit toutes les caractéristiques du collectionneur.

L’occasion pour moi de tirer le portrait robot des saines obsessions  des collectionneurs, en prenant l’exemple de la collection du GreenBox museum.
L’élément indispensable du collectionneur est bien entendu la thématique de sa collection : une époque, un objet, un pays, une couleur, un artiste…Ici l’Arabie Saoudite est bien entendu un choix exotique qui assure au collectionneur de se démarquer.
Mais au delà de la géographie, c’est la représentation du pèlerinage à la Mecque qui est aussi ici challengé via le dialogue entre les oeuvres principales, et cet aspect donne une dimension d’autant plus profonde et unique à cette collection. Alors que le pèlerinage à la Mecque est parfois à tort vu comme un passage vers une pratique de l’Islam plus radicale, il est à l’inverse pour tous les musulmans  un passage vers une vie apaisée  remplie de sagesse.
Cette dualité s’exprime notamment dans l’oeuvre d’Ayman Yossry Daydban, où les extraits du film Malcom X sont sous titrés par un verset sacré du Coran.

Ayman Yossri Daydban

Ayman Yossri Daydban

Malcom X  est connu pour ses revendications raciales violentes, néanmoins on oublie que ses opinions ont été bouleversées après son pèlerinage à la Mecque. La vision qu’a Malcom X à la Mecque est celle dont tous les pèlerins font l’expérience à savoir l’unicité de millions de personnes rassemblées au delà des races, couleurs, nationalités,  classes… Suite à son pèlerinage et après avoir vu des musulmans de toutes les « couleurs »  blond aux yeux bleus, asiatiques, noirs…  Malcom X quittait les mouvements extrémistes et se rapprochait des leaders des droits civiques américains, convaincu que les problèmes raciaux pouvaient être surmontés pacifiquement.

Après le choix de l’orientation de sa collection, l’autre préoccupation principale du collectionneur pour que sa collection soit unique est l’exclusivité des oeuvres qui la composeront.

L’exclusivité des oeuvres est aujourd’hui une vrai difficulté pour les collectionneurs, dont Arnoult Helb nous a naturellement fait part à travers divers anecdotes. Comment aujourd’hui à l’ère des éditions infinies s’assurer de l’exclusivité d’une oeuvre ?
Bien entendu les collectionneurs entretiennent des relations privilégiées avec les galeries, s’assurant d’acheter une oeuvre avant tout le monde. (C’est bien à cela que servent les pré pré vernissages extra VIP 3jours avant le « vernissage » officiel des foires !) Mais le chemin à l’exclusivité est rude car deux paramètres sont à prendre en compte :
1 Les autres collectionneurs et la concurrence et la jalousie entre collectionneurs est bien réelle  Il y a dans cette compétition toujours deux figures récurrentes qui s’opposent : le collectionneur qui se considère « pure » uniquement guidé par son amour de l’art Vs l’investisseur avide prêt à revendre aux enchères quelques années, ou pire encore quelques mois plus tard ses conquêtes.

2 Même si l’oeuvre a bel et bien été acquise en premier il y a une donnée que le collectionneur ne maîtrise pas : jusqu’à quand l’oeuvre restera exclusive ? Certes le collectionneur l’a acheté le premier  mais rien n’est moins sur que l’artiste n’en fera pas une série de 10 voir 20 ou plus encore par la suite….
Cette situation est arrivée à notre collectionneur, il a été le premier a acheté « Illumination » d’Ahmed Mater.

Ahmed Mater Illumination

Ahmed Mater Illumination

 

Celle ci  été suivi par une série d’une dizaine d‘Illumination, puis une autre d’une vingtaine de diptyque de la même inspiration.
Néanmoins, ayant la chance de suivre de près la carrière et les oeuvres d’Ahmed Mater il est indéniable que son premier Illumination a une énergie, qui caractérise l’enthousiasme dans la réalisation d’une idée aboutie pour la première fois qui n’est pas comparable aux oeuvres suivantes qui  deviennent en quelques sortes des exercices de styles.

Ahmed Mater Illumination XV XVI

Parmi les oeuvres exclusives présentes dans ce musée, il y en a une tout à fait singulière par son histoire. Il s’agit de cette oeuvre d’Abdulnasser Gharem. Abdulnasser , comme son confrère Ahmed Mater qui est à la fois artiste et médecin, cumule deux activités à priori antynomiques puisqu’il est à la fois général dans l’armée saoudienne et artiste de renommée internationale ! Abdulnasser Gharem a réalisé une série appelé « Stamp Paintings  » où ses oeuvres sont réalisées à partir de tampons miniatures collés les uns aux autres. En tant que général le tampon signifie l’officialisation de la décision, avec ce coup de tampon accolé à chaque document de l’armée, acte qu’il répète continuellement dans ses fonctions de général. Parmi ces oeuvres en tampons il avait réalisé celle-ci :

Abdulnasser Garem @GreenBox Museum

Cette oeuvre là avait été jugée trop controverse pour l’exposition organisée par Edge Of Arabia.  L’oeuvre a donc du être modifiée, l’avion qui s’enfonce dans la tour a été légèrement éffacée et une troisième tour a été construite pour s’assurer que toute ressemblance avec la réalité ne serait que fortuite et pur hasard…La controverse s’est ensuite invitée au British Museum qui a hésité a exposé cette oeuvre.

L’oeuvre est donc devenue celle-ci et elle a bien été exposée.

Abdulnasser Garem at GreenBox Museum

La première montrée plus haut a en réalité été réalisée à nouveau ultérieurement et n’existe qu’en un seul exemplaire au Greenbox Museum.
Donc question exclusivité, notre collectionneur a des oeuvres  indéniablement unique par leur histoire!
Un dernier point important pour acquérir ce statut de collectionneur, est la reconnaissance par ses pairs. La difficulté de cette reconnaissance est d’ailleurs partagée dans le livre documentaire « Seven days in the art world » de Sarah  Thornton dans lequel Don et Mera Rubell, collectionneurs de renom ayant également leur musée regrettent qu’il y ait « un préjugé d’incompétence. Pour tous les acteurs de l’art contemporain, les collectionneurs sont les moins professionnels, tous ce qu’ils doivent faire est de signer le chèque ». Ce sentiment est partagé par Aarnout Helb qui regrette de ne pas être considéré comme un musée en tant que tel par ses collègues de l’autre côté de la rue, ceux du Riljkmuseum ou encore du Stedljik museum, qui n’ont encore jamais pris la peine de visiter son musée, alors que sa confrère du British Museum, Venetia Porter en charge du département Moyen Orient et commissaire de l’exposition Hajj n’hésite pas à lui rendre visite dès qu’elle est sur place…Par ailleurs une partie des oeuvres du GreenBox museum sont également exposées au British Museum preuve en est encore une fois de la qualité des choix de notre collectionneur.

Au delà de présenter des oeuvres uniques, de donner un point de vue différent sur l’Arabie Saoudite, GreenBox museum partage aussi ses recherches plus globales sur les artistes d’Arabie Saoudite, notamment via la rubrique dictionnary de son site web qui recense tous les artistes d’Arabie Saoudite toutes époques confondues, un travail de longue haleine rendu public, dans un esprit de co construction.

Le GreenBox Museum est un lieu unique, à visiter du mercredi au vendredi et sur « rendez -vous » (un simple tweet fonctionne aussi) pour les autres jours de la semaine. Il est en plein centre ville, sur le chemin des autres musées…Le musée est aussi très actif sur facebook, plus d’ un million de fans, et publie très régulièrement sur l’actualité de tous les artistes d’Arabie Saoudite.